Un parcours professionnel en mouvance perpétuelle - Reflet d’une quête d’équilibre identitaire

Pour aborder cet écrit, j’aimerais partir d’un sujet qui concerne presque chacun d’entre nous : le travail.

Pour certains, la vie professionnelle n’est qu’un moyen de gagner sa vie. Un outil fonctionnel, nécessaire mais périphérique.
Pour d’autres, au contraire, elle occupe une place beaucoup plus centrale. Elle devient une extension de soi-même.

Je fais partie de cette seconde catégorie.

J’ai trente ans et j’ai déjà exercé plusieurs métiers, suivi plusieurs formations, envisagé mille directions différentes. Longtemps, j’ai eu le sentiment que ce parcours chaotique révélait une incapacité à trouver ma place et à m’adapter au monde. Aujourd’hui, je commence à comprendre qu’il racontait peut-être autre chose.

Mon parcours scolaire était pourtant assez classique. Bonne élève sans être particulièrement brillante, j’ai suivi une formation littéraire avec des options artistiques, notamment en arts plastiques et en danse. À la sortie du lycée, j’avais un plan clair : j’ai commencé des études de psychologie à l’université.

Mais très vite, un besoin d’émancipation et de liberté m’a poussée ailleurs. J’ai commencé à travailler, d’abord pour gagner mon indépendance, puis j’ai encore voulu plus, toujours plus. Petit à petit, le travail a pris toute la place et j’ai fini par abandonner la faculté.

Les années suivantes ont été faites d’explorations.
Fast-food, vente, reprises d’études, arrêts, nouveaux emplois. Une trajectoire qui semblait parfois chaotique et sans cohérence.

Puis j’ai découvert le monde de la restauration. Ce fut une véritable révélation. Il y avait dans ce milieu une énergie particulière : le mouvement, l’action, l’intensité des échanges humains. Pendant un temps, j’ai eu le sentiment d’avoir trouvé un endroit qui me correspondait vraiment – je comprendrais bien plus tard que ce sentiment est purement dû à la chimie de mon cerveau (toujours plus de dopamine) et à mon mode de fonctionnement -.

Mais mes problèmes de santé m’ont contrainte à chercher autre chose. C’est ainsi que je suis entrée, presque « par hasard », dans le milieu juridique – ici c’est mon côté organisationnel pur -. Une formation en alternance d’un an et demi m’a permis d’intégrer un cabinet d’avocat.

Les années suivantes j’ai très régulièrement changé de cabinet. Il y avait toujours quelque chose qui n’allait pas, souvent c’était le côté relationnel avec les collègues -notamment femmes.

Puis, un jour, mon cerveau a tout simplement cessé de fonctionner.

Je n’étais plus en état de continuer, ni sur le plan cognitif, ni sur le plan émotionnel. J’avais atteint un point de saturation profond. À l’époque, j’ai essayé d’être transparente avec mon employeur. Mais les choses ne se sont pas déroulées comme je l’espérais et je me suis retrouvée à devoir rebondir très vite.

En cinq jours, j’ai retrouvé un travail dans la restauration.

Au départ, c’était une solution temporaire. Je voulais quelque chose de simple, presque instinctif, qui ne sollicite pas trop mon esprit.

Ce travail a finalement été une véritable bouffée d’air.

Je travaillais sur une île, en plein air. Je prenais le bateau pour aller travailler. Cette guinguette est devenue un lieu presque familier, une sorte de refuge. J’y ai également fait une rencontre marquante : une personne qui a profondément changé ma manière de voir la vie et m’a rappelé quelque chose d’essentiel — l’importance du moment présent et les bonheurs simples de la vie.

Cet été-là, j’ai vécu ce qui ressemblait à une renaissance.

Une nouvelle opportunité professionnelle est ensuite apparue -toujours en restauration avec une partie de la même équipe-. Je l’ai saisie avec enthousiasme. Mais, comme souvent dans mon parcours, mon investissement a été total. Trop total. Pas parce que je fonctionne mal, mais parce que je fonctionne en entièreté. Et ajouté à ça, je n’ai pas su poser de limites entre la vie professionnelle et la vie personnelle. À petit feu, cette situation a fini par me détruire.

Plus tard, dans un autre poste, un schéma similaire s’est reproduit : implication excessive, absence de limites, relations professionnelles qui se détériorent.

Aujourd’hui, je suis revenue à un environnement plus classique, avec des horaires de bureau et un poste en cabinet.

Ce parcours pourrait sembler incohérent vu de l’extérieur. Pourtant, en prenant du recul, certaines constantes apparaissent.

La première concerne le sens.

Certains emplois ne fonctionnaient tout simplement pas parce qu’ils étaient trop exécutifs, trop monotones. J’ai besoin de mouvement, de diversité, d’échanges. J’ai besoin de pouvoir prendre des initiatives, de créer, d’explorer. Les environnements trop rigides finissent par m’éteindre.

La deuxième constante concerne les limites.

Pendant longtemps, j’ai eu tendance à m’investir énormément dans mon travail. Par passion, par sérieux, par implication certainement aussi par une certaine naïveté dans ma manière d’envisager les relations professionnelles. Mais cet investissement excessif m’a souvent conduite à m’oublier moi-même.

Ce que je percevais comme un problème extérieur — le fait que l’on profite de mon implication, qui est en réalité mon fonctionnement naturel — reflétait en réalité quelque chose de plus intérieur : ma difficulté à poser des limites mais aussi l’apprentissage de la différence – tout le monde ne fonctionne pas de la même manière que moi.

Enfin, une troisième question s’est progressivement imposée : celle de la cohérence avec soi-même.

Nous ne sommes pas toujours la même personne selon les contextes dans lesquels nous évoluons - le principe des masques -. Nous adaptons notre comportement, nos postures, nos manières d’être. Mais jusqu’où cette adaptation reste-t-elle saine ? À partir de quel moment devient-elle une forme de décalage intérieur ?

Aujourd’hui, dans ma vie professionnelle, je me surprends à adopter une attitude très contrôlée – certainement par peur du rejet, d’être une fois de plus blessée-. Mes relations sont polies, cordiales, mais distantes. Je parle peu de ma vie personnelle. Je réfléchis longuement avant de m’exprimer. Je me protège.

C’est étrange, car dans ma vie personnelle je suis plutôt tout l’inverse : spontanée, expressive, parfois même TROP entière – ce qui m’a souvent valu des déboires -.

Cette différence crée une forme de paradoxe. Le métier qui me fait vibrer profondément reste la restauration : un univers vivant, intense, humain, où l’on agit dans l’instant – et je sais désormais pourquoi -. Et pourtant, je me retrouve aujourd’hui dans un environnement beaucoup plus structuré, parfois froid.

Mais c’est peut-être précisément ce contraste, cet espace et ce silence qui m’ont donné l’élan de créer Àtravères.

Comme une manière de canaliser cette énergie, ce feu intérieur, vers un projet qui me ressemble vraiment. Un espace de création, de réflexion et de partage qui ne dépend que de moi, même s’il est destiné aux autres.

Aujourd’hui, je n’ai aucune certitude sur la direction que prendra la suite de mon chemin.

Mais une chose devient de plus en plus claire : ce qui pouvait sembler être un parcours désordonné était peut-être, en réalité, une recherche d’équilibre et de cohérence dans une société ultra normée.

Alors si vous avez parfois l’impression d’être perdu, de changer de direction, de ne pas suivre une trajectoire linéaire, sachez que vous n’êtes pas seuls.

Parfois, le sens n’apparaît qu’après coup.

Les pièces du puzzle commencent simplement à s’assembler.

Et la réponse n’est jamais figée,

Elle ne se trouve pas à l’arrivée,

Mais sur le chemin