Quand le corps parle… mais que nous ne l’entendons pas
Nous avons tous un corps qui régule en permanence nos besoins : manger, boire, dormir, éliminer, récupérer. Ces mécanismes sont universels. Pourtant, il est évident que la manière dont nous percevons ces signaux corporels varie énormément d’une personne à l’autre.
La faim, la fatigue, la soif ou l’envie d’aller aux toilettes sont des messages biologiques que le corps envoie pour maintenir son équilibre interne. Ces messages participent à un processus que la physiologie appelle l’homéostasie.
Mais je suis aujourd’hui persuadée que ces messages ne sont pas ressentis de la même façon par tous.
Certaines personnes perçoivent la faim très tôt, d’autres seulement lorsqu’elle devient intense.
Certaines ressentent progressivement l’envie d’uriner, d’autres seulement lorsque la vessie est déjà très pleine.
Le signal existe dans tous les cas, mais la manière dont il est perçu dépend de la sensibilité et de l’attention que chacun porte à son corps.
Dans mes expériences, j’ai réalisé que beaucoup de ces signaux ne devenaient conscients que lorsqu’ils devenaient très forts.
Il m’est arrivé de traverser des journées entières, voire plusieurs jours, sans manger simplement parce que je ne percevais pas cette sensation de faim.
En restauration, j’étais tellement happée par mes tâches que je pouvais travailler des heures sans penser à manger ni même à boire.
Ce n’était pas une restriction volontaire : c’était simplement que je ne percevais pas la sensation.
C’est en découvrant le mot interoception que quelque chose a commencé à s’éclairer.
Ce terme désigne la manière dont le cerveau perçoit les signaux internes du corps.
Mais si ces signaux sont universels, qu’est-ce qui explique que leur intensité ou leur émergence à la conscience varie d’une personne à l’autre ?
Ce phénomène s’inscrit également dans un contexte sociétal où la surstimulation, l’hyperactivité et les injonctions de performance sont largement valorisées- Khalsa, S. S. et al. (2017) Interoception and Mental Health: A Roadmap Nature Reviews Neuroscience -.
Une des hypothèses avancées par certains psychologues est que certaines personnes développent très tôt une capacité d’adaptation à leur environnement.
Le cerveau devient alors extrêmement attentif à ce qui se passe à l’extérieur au détriment parfois – et dans mon expérience personnelle, même souvent - de l’écoute des signaux internes.
L’attention est mobilisée par le monde, et le corps devient secondaire.
Ce phénomène est parfois décrit comme une suradaptation…
… Moi je qualifierais plutôt cela de conditionnement.
Dès le plus jeune âge aujourd’hui, nous sommes tous conditionnés.
A être Sur Sollicités
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Sur Performants
La société nous pousse toujours plus, sans même que nous nous en rendions compte.
Façonnés pour fonctionner.
Programmés pour performer.
Coupés de nos sens, de notre corps, parfois même de notre propre intériorité.. Et on appelle ça être adaptés..
J’associerais toutefois davantage le terme de suradaptation aux profils neuroatypiques.
Certaines recherches suggèrent en effet que les personnes neurodivergentes, notamment celles présentant un trouble du spectre de l’autisme (TSA) ou un TDAH, présentent plus fréquemment des particularités dans l’interoception, influençant leur perception des signaux internes et leur rapport au monde.
Cependant, cette réalité reste profondément nuancée.
Le rapport au corps et aux sensations internes n’est jamais totalement uniforme, qu’il s’agisse de neurodivergence ou d’expériences plus largement façonnées par l’environnement, le stress ou le conditionnement.
Certaines personnes perçoivent peu les signaux internes, comme si leur corps parlait à voix basse.
D’autres, au contraire, les ressentent avec une intensité parfois envahissante.
Pour mieux comprendre cette diversité perceptive, les neurosciences distinguent plusieurs formes de perception sensorielle.
L’idée centrale est que le cerveau ne possède pas une seule « sensibilité sensorielle » globale.
- À une autre échelle, certains biologistes rappellent d’ailleurs que chaque cellule vivante fonctionne elle-même comme un micro-écosystème, à la fois autonome et profondément interdépendant -.
Il dispose au contraire de plusieurs systèmes de perception différents, qui peuvent fonctionner de manière relativement indépendante
On distingue notamment :
L’exteroception et L’interoception.
Ces deux systèmes reposent en partie sur des circuits cérébraux différents.
L’interoception, qui correspond à la perception des signaux internes du corps, comme la faim, la soif, la respiration ou la fatigue. Elle implique davantage des structures cérébrales comme l’insula, certaines régions du tronc cérébral et les circuits viscéraux.
L’exteroception, qui correspond à la perception des stimuli venant de l’extérieur du corps — les sons, la lumière, le contact, les expressions ou les émotions des autres. Ces informations sont notamment traitées par les systèmes sensoriels visuels et auditifs ainsi que par les réseaux d’attention.
Cette distinction entre perception interne et perception externe ne concerne pas seulement les sensations corporelles.
Elle touche aussi à quelque chose de beaucoup plus fondamental : la manière dont nous faisons l’expérience d’être vivants.
Certains scientifiques / chercheurs comme Antonio Damasio introduisent la notion de « bodily self », littéralement le moi corporel.
– The Feeling of What Happens: Body and Emotion in the Making of Consciousness (1999) et Self Comes to Mind: Constructing the Conscious Brain (2010) - , A. D. Craig - How do you feel — now? The anterior insula and human awareness (2009) – ou encore Hugo Critchley et Sarah Garfinkel - Interoception and emotion (2017) –
« Nous ne sommes pas des machines pensantes qui ressentent ; nous sommes des machines ressentantes qui pensent. ». Antonio Damasio.
Une forme de conscience très fondamentale qui précède les pensées et les récits que nous faisons sur nous-mêmes.
Avant même de penser « je », le cerveau maintient une représentation continue de l’organisme vivant.
Dans cette perspective, l’interoception ne sert pas seulement à signaler la faim ou la soif.
Elle participe aussi à la construction d’une sensation beaucoup plus fondamentale : le fait d’être incarné.
Lorsque l’interoception est très fine, certaines personnes décrivent un sentiment d’ancrage corporel très présent.
À l’inverse, lorsque ces signaux sont moins accessibles, il peut arriver que l’on se sente déconnecté, avec un rapport au corps plus distant, plus tardif, voire avec une sensation de perte de sensorialité.
Cette relation entre perception du corps et fonctionnement physiologique est essentielle lorsque l’on évoque les maladies chroniques, les états de stress chronique, certains troubles anxieux, les expériences de dissociation, mais aussi l’endométriose ou encore la fibromyalgie.
Cela ne signifie pas que ces maladies sont psychologiques, mais cela induit que la perception du corps, le système nerveux et les processus physiologiques sont profondément liés.
Le système nerveux autonome, qui participe à l’homéostasie, est en dialogue permanent avec le système immunitaire.
Lorsque l’organisme est soumis à un stress prolongé ou à une mobilisation constante, certains mécanismes de régulation peuvent être modifiés, les interactions complexes entre inflammation, système nerveux et perception de la douleur notamment.
Ce qui est intéressant, c’est que certaines pratiques semblent renforcer cette perception interne.
Certaines études montrent par exemple que le yoga, la méditation ou certaines formes de respiration consciente peuvent augmenter l’activité de l’insula et améliorer la sensibilité interoceptive.
- Farb, N. A. S. et al. (2013) - Mindfulness meditation training alters cortical representations of interoceptive attention ; Gibson, J. (2019) Mindfulness, Interoception, and the Body ; Villemure et al. (2013) Insular Cortex Mediates Increased Pain Tolerance in Yoga Practitioners -
Autrement dit, ces pratiques pourraient aider à appréhender, puis à affiner la perception des signaux internes du corps et dans certaines pathologies, à transformer la manière dont les sensations douloureuses sont vécues.
Le mouvement, l’attention au corps et la respiration ne servent donc pas seulement à se détendre.
Ils participent à la reconstruction d’un dialogue avec le corps vivant.
Dans cette perspective, l’écoute du corps n’est pas seulement une pratique de bien-être. Elle reconnecte la conscience et le corps physiologique.
Et c’est peut-être pour cela que beaucoup de personnes ressentent un profond changement lorsqu’elles commencent à prêter attention à leurs sensations internes.
Elles redécouvrent la possibilité d’habiter leur corps.
