Une bouillotte, une crise et quelques vérités…
Aux accompagnants, à vous mesdames, et aussi à moi-même…
Depuis plusieurs mois, beaucoup de choses bougent.
J'ai commencé à construire Àtravères, à écrire, à chercher.
Je me suis interrogée sur mon rapport au corps, sur mon fonctionnement, sur cette façon que j'avais toujours eue d'avancer malgré tout.
J’ai pensé aussi à mon endométriose et à ce qu'elle avait façonné dans ma vie, à la place qu'elle avait prise.
À ce qu'elle disait peut-être de moi avant et ce que j’avais envie d’en faire aujourd’hui.
Pour la première fois, je regarde cette maladie autrement que comme un simple problème à résoudre.
Je me suis posée des questions sur le ralentissement, sur ma féminité, sur mon désir de me connecter à mon corps, sur mon envie d'arrêter la pilule après des années de traitements hormonaux.
Je réalise aussi à quel point, pendant longtemps, j'ai surtout cherché à faire taire les symptômes : antalgiques, anti-inflammatoires, hormones.
Je ne regrette rien de ces traitements. Ils m'ont aidée. Ils ont été nécessaires.
Et je sens naître une autre envie : comprendre comment accompagner mon corps autrement. Chercher des solutions plus naturelles. Mieux écouter ce qui se joue en moi.
Et puis il y a eu cette soirée du 4 mars : Une crise digestive.
Une de celles qui vous plient en deux.
Une de celles qui vous rappellent brutalement que, malgré tous les projets, toutes les réflexions et toutes les bonnes intentions, le corps a toujours le dernier mot…
Mais ce soir-là, c’est moi qui ai décidé.
La crise a commencé vers 21 heures.
Habituellement, les anciennes crises arrivaient au milieu de la nuit. Vers 3 heures du matin. Je me réveillais en sursaut, déjà prise dans la douleur, sans autre choix que de traverser ce qui était en train de se passer.
Et à vrai dire, jusqu’à présent, plutôt que de traverser, j’avalais des antalgiques pour que la douleur passe, en priant pour qu’elle passe vite et que je puisse aller travailler le lendemain matin.
Ce soir-là, je l'ai sentie arriver comme à chaque fois. J'ai reconnu les premiers signes.
Et parce que j'étais déjà dans cette période de questionnement et d'écoute, j'ai eu envie d'essayer autre chose, d’appréhender autrement.
Pas par rejet de la médecine. Pas parce que je pensais pouvoir contrôler la douleur.
Simplement parce que j’ai ressenti le besoin d'explorer une autre façon d'être avec mon corps.
Alors, pour la première fois depuis longtemps, je n'ai pas cherché immédiatement à faire disparaître les symptômes.
Je me suis préparée.
J'ai fait mon cataplasme d’huile de ricin et pris une bouillotte.
Vêtue de mon plus chaud pyjama rouge à rayures blanches, de chaussettes roses pilou-pilou, de chaussons en fourrure, de ma robe de chambre polaire rose et de mon tourbillon de serviette sur les cheveux — parce que oui, oui, j’avais déjà pris ma douche et mangé, sinon ce n’est pas drôle.
Je me suis installée confortablement sur mon trône, la petite poubelle sous les pieds pour avoir la bonne position.
J'ai respiré. J’ai crié. Je me suis cramponnée. Je me suis pliée. Puis j’ai à nouveau respiré, crié, me suis cramponnée.
Mais j'ai observé.
J'ai essayé d'accompagner ce qui était en train de se passer à l’intérieur plutôt que de lutter contre chaque sensation.
Je ne savais pas vraiment ce que je cherchais.
Je crois que j'essayais simplement d'écouter, sans lutter.
Et je me suis regardée en me disant que j’avais sûrement l’air ridicule avec ma bouteille d’eau d’un côté, une serviette de l’autre au cas où le malaise arriverait — histoire d’amortir un peu la chute — et mon super accoutrement digne d’une héroïne de bande dessinée.
Puis je me suis encouragée moi-même à essayer différemment, en me disant aussi tu vois Léa, c’est dans ces moments là que t’es heureuse d’avoir ni mec ni enfants. Pendant un instant j’ai été incroyablement reconnaissante d’être seule.
Parce que dans ces moments-là, c’est de cela dont j’ai besoin : être totalement seule.
Et j’ai pensé à ces femmes qui ont des conjoints, des maris, des enfants. Comment font-elles dans ce genre de moment. Moi, je n’ai pas à expliquer quoi que ce soit, ni à gérer qui que ce soit à part moi-même.
Et je me suis dit que je devais partager ça.
Parce que non seulement j’ai réussi à gérer ma crise autrement, sans médicaments, en m’écoutant et en écoutant mon corps.
- Bon je suis restée jusqu’à 2h du matin sur mes toilettes mais j’estime que c’est une victoire !! -
Mais au fil de la nuit, j’ai compris que ce n’était pas la seule raison pour laquelle j’avais envie d’écrire sur ce moment.
J’avais aussi envie de parler de ce que nous attendons — ou n’attendons pas — de ceux qui nous entourent lorsque la douleur prend toute la place.
J’ai eu envie de partager ce moment pour celles et ceux qui accompagnent : les conjoints, les conjointes, les amis, les parents.
Parce qu'on parle beaucoup de la douleur. Beaucoup moins de ce dont nous avons besoin lorsqu'elle est là…
Je crois que la meilleure chose que l'on puisse faire lorsqu'on assiste pour la première fois à une crise, c'est poser une seule question :
« De quoi as-tu besoin ? »
Puis écouter réellement la réponse.
Parce que nous ne sommes pas toutes pareilles.
Certaines auront besoin qu'on leur tienne la main. D'autres qu'on leur prépare une bouillotte. D'autres encore qu'on reste simplement dans la pièce à côté.
Moi, dans ces moments-là, j'ai besoin d'être seule.
Pas parce que je rejette les autres.
Pas parce que je ne me sens pas aimée.
Au contraire.
Mais parce que toute mon énergie est déjà mobilisée pour traverser ce qui est en train de se passer.
Parler me coûte.
Rassurer quelqu'un me coûte.
Répondre à des questions me coûte.
Sentir une présence inquiète derrière la porte me coûte aussi.
Quand quelqu'un me demande toutes les cinq minutes si ça va, je sais que c'est de l'amour.
Mais mon corps, lui, le reçoit comme une sollicitation supplémentaire.
Comme quelque chose à gérer alors qu'il est déjà en train de gérer l'essentiel.
Alors si je vous dis que j'ai besoin d'être seule, croyez-moi.
Cela ne veut pas dire que je ne vous aime pas.
Cela ne veut pas dire que je ne veux pas de votre aide.
Cela veut simplement dire que l'aide dont j'ai besoin à cet instant précis, c'est qu'on me laisse de l'espace.
Et peut-être que le lendemain, quand la tempête sera passée, nous pourrons en reparler.
Je pourrai expliquer.
Mettre des mots sur ce qui s'est joué.
Dire ce qui m'a aidée.
Dire ce dont j'aurai besoin la prochaine fois.
Parce que la douleur se vit seule. Mais la compréhension, elle, peut se construire à deux.
Et puis il y a autre chose dont on parle peu.
Aujourd'hui, l'endométriose est davantage connue. On parle des douleurs de règles, des douleurs pelviennes, de la fatigue, des difficultés liées à la fertilité.
On reconnaît que la maladie a un impact important sur le système digestif.
Mais vivre une crise digestive reste, à mes yeux, un sujet profondément intime.
Peut-être même plus intime que le reste.
Parce qu'il y a quelque chose de particulièrement vulnérable dans le fait de perdre le contrôle sur des fonctions aussi fondamentales du corps.
La douleur est déjà difficile à raconter.
Mais les spasmes, les passages répétés aux toilettes, les malaises, les nausées ou les diarrhées le sont souvent encore davantage.
Les femmes elles-mêmes en parlent plus librement qu'auparavant.
Et c'est une bonne chose.
Mais j'ai parfois l'impression que nous en parlons encore de manière très factuelle.
Très clinique.
Comme s'il suffisait de dire « troubles digestifs » pour résumer ce que cela représente.
Or vivre une crise est une tout autre expérience.
Parce qu’au-delà du symptôme, il y a la vulnérabilité.
La perte de contrôle.
L'épuisement.
Les stratégies que l'on met en place pour tenir.
Les pensées qui nous traversent.
Et parfois encore, malgré une parole qui se libère, une forme de honte.
Pas forcément la honte d'avoir la maladie. Mais celle d'être vue dans ces moments-là. Dans ce que nous avons de plus intime, de plus fragile et de plus humain.
Et si je pouvais dire quelque chose aux femmes qui vivent ce genre de moments, ce serait peut-être ceci :
J'ai mis longtemps à comprendre que je n'avais pas à m'excuser d'avoir des besoins.
Pendant longtemps, j'ai essayé de minimiser. De faire comme si ça allait.
De ne pas déranger.
De prendre le moins de place possible. Parce que j’avais honte.
Aujourd'hui, je crois que les crises m'ont appris autre chose.
Elles m'ont appris à être honnête même si c’est parfois encore difficile de ne pas m’excuser.
Alors, si vous avez besoin que votre conjoint s’occupe des enfants, dites-le. Si vous avez besoin qu'il fasse à manger, dites-le. Si vous avez besoin qu'il ferme la porte et fasse comme si vous n'étiez pas là jusqu'au lendemain, dites-le aussi. Si vous avez besoin qu'il reste assis à côté de vous pendant une heure sans parler, dites-le.
Il n'y a pas de bonne façon de traverser une crise.
Il n'y a pas de modèle à suivre.
Il y a seulement ce dont vous avez besoin, vous.
La douleur mobilise déjà suffisamment d'énergie. Vous n'avez pas à dépenser ce qu'il vous reste pour protéger le confort des autres, rassurer votre entourage ou faire semblant que tout va bien.
Le reste peut attendre
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Le repas peut attendre
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Le linge peut attendre
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Les réponses aux messages peuvent attendre
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Certaines explications peuvent attendre
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Le reste peut attendre ~ Le repas peut attendre ~ Le linge peut attendre ~ Les réponses aux messages peuvent attendre ~ Certaines explications peuvent attendre ~
Dans ces moments-là, votre seule responsabilité est de traverser ce qui est en train de se passer.
Cette nuit du 4 mars 2026, je ne me suis pas découverte plus forte. Je ne me suis pas découverte plus courageuse. Je n’ai pas découvert de solution miracle.
J'ai simplement appris quelque chose de plus sur moi.
Sur ce dont j'ai besoin quand la douleur est là.
Sur l'importance de l'écouter plutôt que de lutter contre elle à tout prix.
Sur le fait que demander de l'aide, demander de l'espace ou demander qu'on nous laisse tranquille sont des besoins tout aussi légitimes les uns que les autres.
Et peut-être que c'est cela que j'avais envie de partager.
Parce que vivre avec une maladie chronique, ce n'est pas seulement apprendre à gérer les symptômes.
C'est aussi apprendre à se connaître. À reconnaître ses limites.
À identifier ses besoins. Et à les exprimer clairement, sans honte et sans s'excuser.
La douleur demande déjà beaucoup.
Elle n'a pas besoin qu'on y ajoute la culpabilité.
Alors si un jour vous vous retrouvez, comme moi ce soir-là, en pyjama, une bouillotte sur le ventre et le monde soudain réduit à quelques mètres carrés de salle de bain, rappelez-vous simplement ceci :
Vous avez le droit d'avoir besoin d'aide. Vous avez le droit d'avoir besoin de silence. Vous avez le droit d'avoir besoin d'être seule. Vous avez le droit d'avoir besoin d'être entourée. Vous avez le droit de dire ce dont vous avez besoin.
Et le reste ? Le reste, on verra demain.
Et si vous lisez ces lignes en pleine crise, emmitouflée dans votre pyjama, une bouillotte sur le ventre et une bouteille d'eau à portée de main, rappelez-vous une dernière chose :
Vous n'êtes pas ridicule.
Vous êtes une reine sur son trône.
Un peu pâle, peut-être.
Pas forcément très glamour.
Mais une reine quand même.
Et c’est déjà bien assez héroïque pour aujourd’hui.
